• Emmanuel Florac
    Emmanuel Florac
    2021-09-29

    En septembre, Joana, 32 ans, n’a pas fait sa rentrée d’enseignante à l’université. Docteure récompensée du premier prix de thèse de son université en 2019, normalienne major de promotion et agrégée d’espagnol, elle a décidé d’abandonner sa quête de titularisation au sein du monde universitaire et de la recherche. Découragée face au constat « d’absence totale de postes ». Epuisée, aussi, par des années de précarité, à enchaîner les candidatures et les cours comme contractuelle pour 1 500 euros net mensuels.

    Lire notre enquête : Les raisons du déclin de la recherche en France Joana a été pendant trois ans attachée temporaire d’enseignement et de recherche (ATER) au département d’études hispaniques de l’université de Dijon – ces contrats courts qui permettent aux jeunes chercheurs d’enseigner en attendant d’avoir un poste. Elle a vu trois enseignants permanents partir à la retraite : « Deux postes ont été remplacés par des ATER, le dernier a été supprimé. » Cette année, on lui avait proposé des vacations dans une autre université pour « l’équivalent d’un smic »… à bac + 8.

    « On me dit de m’accrocher. Mais des gens avec mon CV qui restent sur le carreau, j’en connais des dizaines. » Mère d’un enfant, Joana ne se projette plus dans le rôle de « professeur TGV », « à combler les besoins abyssaux des facs pour des cacahuètes ». Terminé l’université : elle enseigne depuis septembre dans un lycée du sud de la France.

    Un même sentiment de découragement parcourt les centaines de contributions de jeunes docteurs ou doctorants reçus par Le Monde après un appel à témoignages sur leur insertion à l’université. Dans les récits de ces titulaires du plus haut niveau de diplôme se lit un désarroi partagé face à un « manque de perspectives » dans le milieu académique, et à une « longue lutte » pour l’emploi. Pour ces jeunes chercheurs, l’entrée dans la carrière universitaire s’obscurcit un peu plus chaque année.

    Lire aussi De retour à l’université, la lassitude des enseignants-chercheurs face à la « gestion de la pénurie » Alors que les effectifs étudiants ne cessent de croître, le nombre de postes de maîtres de conférences ouverts à candidatures a été divisé de plus de moitié en l’espace de dix ans. On ne comptait que 1 070 postes en 2019 contre 2 216 en 2009. Malgré une diminution constante des cohortes de docteurs, la compétition est rude : 7,4 candidats en moyenne pour un poste (contre 4,4 il y a dix ans), et un taux de réussite aux concours pour ces postes passé de 21 % à 13 %, selon une étude de la Conférence des praticiens de l’enseignement supérieur et de la recherche.

    La tension est particulièrement forte en sciences humaines et sociales – certaines sections ne proposent plus qu’une dizaine de postes par an sur toute la France –, mais la problématique touche aussi les sciences et technologies, avec une baisse de 60 % des postes publiés en dix ans.

    Recrutement limité

    Deux phénomènes expliquent cette situation. D’un côté, le passage à l’autonomie des universités et l’allongement de la durée des carrières, avec la réforme des retraites de 2010, « qui poussent les établissements à se serrer la ceinture et à limiter leurs recrutements de fonctionnaires », pointe Julien Gossa, coauteur de l’étude et enseignant-chercheur en informatique à Strasbourg. De l’autre, une augmentation limitée de la dépense publique consacrée aux universités.

    Cette dégradation maintient les docteurs en situation de précarité durant de longues années avant l’hypothétique titularisation, qui survient en moyenne à 34 ans. Soit environ cinq ans après la soutenance de thèse. Au milieu : un sas de contrats courts, de périodes d’inactivité et de vacations – ces dernières sont généralement payées par tranches de six mois, parfois plus. « Des docteurs reviennent chez leurs parents à plus de 30 ans, car ils ne peuvent plus payer le loyer », déplore Déborah Chéry, vice-présidente de la Confédération des jeunes chercheurs.

    Eva Ternon, docteure en océanographie depuis 2010, a longtemps enchaîné les petits contrats, entrecoupés d’inactivité. « Je tournais autour de 1 700 euros net, à peine 1 000 euros quand j’étais au chômage. » Il y a cinq ans, la chercheuse a décidé de s’autofinancer avec des dépôts de projets – elle vient d’obtenir une bourse européenne pour étudier une microalgue toxique qui sévit en Méditerranée. Mais, après onze ans à se porter candidate sur des postes fixes, elle doit encore demander à un titulaire d’être prête-nom pour déposer ses projets.

    Lire aussi Quand des doctorants jettent l’éponge A l’horizon des dix prochaines années, la loi de programmation de la recherche (LPR), promulguée en décembre 2020, prévoit 25 milliards d’euros supplémentaires à la recherche. De nouveaux postes d’enseignants-chercheurs sont prévus, notamment sous la forme de « chaires de professeur junior » : des contrats de trois à six ans, suivis en principe d’une titularisation. Une soixantaine de ces chaires devraient être ouvertes au titre de l’année 2021, au regret de certains syndicats qui jugent ces nouvelles voies d’accès trop précaires. « Il y a de plus en plus, chez les permanents, un sentiment de honte de ne pas arriver à proposer des conditions de travail correctes aux plus jeunes. On est dans une mécanique de désengagement », prévient Julien Gossa.

    « A 37 ans, je commence à trouver mes limites. C’est presque un échec après tant d’efforts investis », témoigne Eva Ternon, docteure en océanographie Pour continuer leur recherche, nombre de docteurs décident de s’expatrier, à l’image de la lauréate du prix Nobel de chimie 2020 Emmanuelle Charpentier. Un jeune chercheur diplômé en 2014 sur trois occupait ainsi un poste à l’étranger trois ans après l’obtention de son doctorat.

    La décision n’a pas été facile à prendre pour Pauline Delahaye, 30 ans : toute sa famille est en France, et son conjoint, militaire, ne pourra pas la suivre. Cette docteure en sciences du langage, spécialiste de zoosémiotique, déjà reconnue par ses pairs, s’est envolée en septembre pour l’Estonie, où un laboratoire lui a proposé un contrat. « J’ai beaucoup donné à la recherche française : des années de travail acharné, des monceaux d’articles, de séminaires produits gratuitement… Mais c’est un pays sans avenir pour les chercheurs », tranche-t-elle.

    Expatriation ou reconversion

    Ce même constat a poussé la chercheuse en épidémiologie Emilie Courtin à émigrer il y a plus de dix ans à Londres, puis à Harvard. Là, elle a découvert « une recherche sous stéroïdes, certes imparfaite, mais avec des moyens pour travailler ». La Française de 37 ans a désormais un poste confortable à la London School of Hygiene & Tropical Medicine. « Ce n’était pas mon plan de carrière de vivre à l’étranger, mais je n’aurais pas exercé le même métier en France. »

    D’autres finissent par abandonner. Comme Lucile Veissier, qui a soutenu sa thèse de physique en 2013 et s’est reconvertie dans le journalisme scientifique cinq ans plus tard : « Je n’avais plus la force, plus l’envie de tout sacrifier, sans perspectives d’avenir », confie-t-elle. Dans un pays où le doctorat manque encore de reconnaissance hors du monde académique, ces thésards doivent parfois « prendre des jobs sous-qualifiés, parfois en dehors de leur domaine : un gâchis monumental », estime Julien Gossa.

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