• Emmanuel Florac
    Emmanuel Florac
    2022-04-07

    Les Ukrainiens envisagent-ils le recours à l’arme chimique contre
    les Russes ? Cachent-ils vraiment des laboratoires biochimiques
    financés par les Américains ? Les soldats ukrainiens ont-ils
    réellement tué 15 000 soldats russes en trois semaines de guerre,
    comme le prétend le président Zelensky, soit plus qu’en dix ans de
    guerre en Afghanistan, ou bien 1 351, ainsi que le prétendent les
    Russes ? L’acteur américain Steven Seagal, ami de Poutine,
    combat-il vraiment dans les rangs d’une unité spéciale russe ? Ou
    est-il vrai qu’il n’y a pas de guerre sur le territoire ukrainien et que
    toutes les victimes ne seraient que des acteurs de télévision ? Et il
    y a des gens qui croient à cela !
    Si nous nous sommes prêts à dénoncer la désinformation venant
    du Kremlin, force est de se demander si nous devons fermer les
    yeux sur celle venant de Kiev, au regard de la sympathie pour les
    Ukrainiens et leur cause, dans cette guerre des faibles contre les
    forts, des victimes contre leur agresseur, qui se déroule sur leur
    territoire.

    Différentes échelles

    La politologue Iva Nenadic, maître de conférences au département
    de la communication stratégique de la faculté des sciences
    politiques de Zagreb et membre de l’Observatoire européen des
    médias numériques, estime qu’il ne faut pas mettre sur le même
    plan les informations diffusées par les Russes et celles produites
    par les Ukrainiens. Il est clair qu’on ne peut pas mettre en balance
    la légende du pilote surnommé “le Fantôme de Kiev”, lequel aurait
    abattu des avions russes dans le ciel de la capitale ukrainienne,
    légende servant à remonter le moral de l’armée ukrainienne, et le
    déni de réalité de l’appareil de propagande russe, selon lequel il
    n’y aurait pas de guerre en Ukraine et qu’il s’agirait simplement
    d’une opération de libération contre les nazis.
    “Dans toute analyse du récit, des stratégies de communication ou
    de l’utilisation de la propagande, il est très important de définir et
    de prendre en compte les différences de système politique, l’état
    des médias et des libertés civiles. Ainsi, en Russie, les personnes
    qui protestent contre la guerre sont arrêtées, les journalistes sont
    passibles d’une peine de quinze ans de prison et les médias
    sociaux tels que Facebook, Instagram et Twitter sont interdits”,
    souligne Nenadic.
    En diffusant certaines informations, les Ukrainiens cherchent à
    susciter la sympathie de l’Occident et à forcer les dirigeants
    mondiaux à réagir. Les Russes, en revanche, profitent du chaos
    dans les réseaux sociaux pour imposer leur récit, quand bien
    même est-il peu convaincant, sur les nazis, les armes chimiques
    et l’Occident comme source de tous les maux, un récit destiné
    surtout à leurs citoyens.
    Une étude récente de l’agence NewsGuard a montré que la
    plupart des fausses informations sur la guerre en Ukraine ont été
    diffusées par l’application TikTok, qui compte environ 1 milliard
    d’utilisateurs âgés de 18 à 24 ans. Aussi étonnant que ce soit, ce
    réseau social est devenu la principale plateforme de la guerre en
    Ukraine. Depuis le début de l’invasion russe, les images sous le
    hashtag #Ukraine ont totalisé 30,5 milliards de vues, soit deux fois
    plus que les images diffusées par les autres réseaux, y compris
    Facebook et Instagram.

    Le public préfère les contenus
    sensationnalistes

    Il n’est pas difficile d’expliquer ce phénomène. Les gens se
    saisissent plus vite et plus facilement des contenus controversés,
    sensationnalistes, porteurs d’un élément de surprise, confirmant
    des croyances et préjugés, suscitant des émotions, au contenu
    visuel frappant. Souvent plus attirants que les contenus
    authentiques, les éléments de désinformation sont plus faciles à
    repérer et à partager. Iva Nenadic explique :
    “Le modèle économique des plateformes en ligne est basé sur le
    nombre de vues des contenus et des visites sur leur site, vendu
    par la suite aux annonceurs. Un tel modèle économique donne la
    priorité aux contenus ayant un grand potentiel de partage et de
    viralité. Les mensonges ont un plus grand potentiel de
    propagation que la vérité.”
    Les trolls, les bots, les logiciels imitant le comportement humain,
    ainsi que le développement de la technologie deepfake ont
    contribué à la propagation des fausses informations. À l’aide du
    deepfake, on a fait prononcer récemment au président Zelensky
    un discours appelant les Ukrainiens à se rendre.

    Certaines manipulations russes sont difficilement croyables. Ainsi
    cette histoire selon laquelle toute la guerre en Ukraine ne serait
    qu’une fiction. Pour preuve, une vidéo partagée sur Facebook
    dans laquelle des maquilleurs mettaient du faux sang sur les
    visages de jeunes hommes et femmes ukrainiens. Ce sont des
    acteurs qui jouent les victimes d’attaques russes, affirme le
    Kremlin. Il s’est avéré que cette vidéo n’avait rien à voir avec la
    guerre en Ukraine et qu’il s’agissait d’un montage d’images du
    making-of de la série télévisuelle ukrainienne postapocalyptique
    Contamin, tournée en 2020.

    Les images restent gravées dans la mémoire

    On ne peut pas dire qu’il n’y ait pas de contenu douteux du côté
    ukrainien. Mis à part les treize soldats ukrainiens supposés morts
    en héros sur l’île aux Serpents, qui en réalité ont été capturés et
    sont vivants, il y avait des images choquantes du petit Valeri en
    pleurs, en veste bleue, un sac en plastique à la main, traversant la
    frontière entre l’Ukraine et la Pologne. Ces images, là encore,
    étaient trompeuses. Elles ont été diffusées par tous les médias du
    monde, insistant sur le fait que le garçon n’était pas accompagné
    de ses parents. La police polonaise a eu beau affirmer plus tard
    que le garçon avait traversé la frontière avec sa famille, cela a
    échappé aux caméras.
    La plupart des médias ont publié un rectificatif, mais pour
    beaucoup ce petit réfugié abandonné et en pleurs restera l’image
    emblématique de la guerre en Ukraine. Ce genre d’images restent
    gravées dans la mémoire. On se souvient de la fillette en pleurs,
    vêtue d’un manteau bleu, dans une colonne de réfugiés quittant
    Vukovar, filmée pendant la guerre dite patriotique en Croatie
    (1991-1995), ou de la petite fille au manteau rouge du ghetto juif
    dans le film La Liste de Schindler, motif emblématique de l’horreur
    de la guerre.
    Le professeur de philosophie des médias Sead Alic estime que,
    dans la guerre en Ukraine, les médias ont une responsabilité plus
    grande que les désinformateurs eux-mêmes, car ce sont les
    médias qui recourent régulièrement à ces clichés. “Nous avons
    besoin de clichés comme lieux communs facilement saisissables,
    témoignages incontestables des horreurs inacceptables de la
    guerre. La conscience des citoyens étant fabriquée de manière de
    plus en plus technique, les produits les plus vendus sont les plus
    demandés, explique-t-il. Le plus souvent, ce sont des femmes
    enceintes, des garçons en pleurs laissés seuls au monde ou des
    héros mythiques. C’est pourquoi il n’est guère étonnant que de
    moins en moins de citoyens fassent confiance aux médias. Nous
    sommes devenus des fans qui acceptons tout ce qui nous est
    proposé sans distance critique. En fonction de l’équipe que nous
    soutenons, nous devenons humains ou méprisants sans aucun
    discernement. Aujourd’hui, les médias sont les tambours de
    guerre qui ignorent souvent leur force et leur manque de sens
    critique.”

    “Immense responsabilité”

    Iva Nenadic estime qu’à l’heure où n’importe qui peut diffuser des
    contenus sur les réseaux sociaux, les médias traditionnels et les
    journalistes devraient avoir un rôle déterminant dans la vérification
    des informations.
    Le but principal de toute désinformation étant de faire circuler les
    informations d’une plateforme à l’autre l’objectif est atteint lorsque
    celles-ci sont reprises et publiées par les médias traditionnels. La
    politologue met en garde :
    “Les médias traditionnels donnent de l’oxygène et de la légitimité
    à la désinformation. Il est très difficile de démentir les
    contrevérités et les manipulations après qu’elles ont été publiées
    par les médias traditionnels, d’où leur immense responsabilité.”

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